Poésie macédonienne

I. Poésie romantique (19e siècle)

Konstantin Miladinov – Nostalgie du sud

Comment avoir des ailes d’aigle,
et m’envoler dans nos régions,
m’en aller dans nos pays,
voir Istanbul, voir Koukouche,
voir si là-bas aussi, le soleil
apparaît sombre, comme ici.

Si comme ici le soleil me rencontre,
si là-bas aussi, le soleil luit sinistrement,
pour un lointain voyage je partirai,
et dans d’autres pays m’enfuirai,
là où un soleil clair se lève
et où le ciel sème des étoiles.

Il fait sombre ici, les ténèbres m’enveloppent
un obscur brouillard couvre la terre,
et des gels et des neiges et des poussières,
et des vents puissants et des tempêtes,
tout autour, brouillards et terres gelées,
du froid dans la poitrine et des noires pensées.

Non, je ne peux pas rester ici,
non, je ne peux pas regarder ce gel !
Donnez-moi des ailes
pour m’envoler dans nos régions,
m’en aller dans nos pays,
voir Ohrid, voir Struga.

Là-bas, l’aurore réchauffe l’âme
et un soleil clair se couche sur la forêt;
là-bas, avec splendeur, la force naturelle
a répandu ses dons: Tu vois blanchir le lac limpide,
tu le vois, à cause du vent, s’obscurcir en bleu;
et que tu regardes la plaines ou la montage,
la beauté divine est partout.
Là-bas, de tout cœur, je voudrais jouer du pipeau,
et que le soleil se couche et que je meure.

Rayko Zhinzifov – La voix:

Loin de ma patrie, loin de ma famille,
dans un pays pour moi étranger,
dans des clairières fleuries,
dans des vertes vallées,
seul, à midi, je me promène,
Je me promène, mais j’ai de la peine
et en moi s’affrontent de tristes pensées,
elles me donnent tantôt froid, tantôt chaud
et en moi des sentiments tantôt
s’éteignent, tantôt brûlent.
Je veux de l’ombre, je veux de la
fraîcheur, je veux le silence de l’âme,
mon pauvre cœur a déjà suffisamment
souffert, et vu toutes sortes de maux :
lâcheté avec misère, fourberie avec
orgueil, sommeil mort, stupide vilenie,
amour en parole, union sans fraternité
et ruse et fausse bonté.
“Insensé, insensé, ton âme est paresseuse
– j’entends une voix invisible et secrète –
attelle la charrue sur le champ déserté,
car proche est le temps, proche est l’heure.
Lève-toi, prends l’aiguillon,
jour et nuit, travaille, donne ta sueur,
déracine les ronces, nettoie la mauvaise herbe,
laboure, que le champ inculte donne son fruit.
Insensé, lève-toi, et d’une brûlante prière, prête serment,
fais le signe de la croix, lève-toi, va de l’avant,
va à l’encontre, ne crains pas, mais
crains le doigt de Dieu.”
“Je suis prêt, je le jure, à labourer le champ.
Mais dis-moi, qui es-tu, invisible voix?”
“Écoute ! – la voix tonna et résonna –
Je suis le courroux de Dieu,
la voix du peuple.”

II. Poésie communiste (20e siècle)

Kotcho Ratsin – Linka

Depuis que Linka délaissa
La fine chemise de lin,
La broderie inachevée sur le métier
Et qu’en sabots elle s’en est allée
A la fabrique pour tirer le tabac
Son visage a beaucoup changé
Ses sourcils se sont affaissés
Un pli dur à sa lèvre est venu.

Linka, elle n’était pas née
Pour ce maudit tabac,
Ces tabacs, poissons jaunes
A la poitrine, bouquets roses.

Une première année s’est écoulée,
Une motte de terre a pesé sur son cœur
Est venue la deuxième année,
Le mal déchire sa poitrine.
À la troisième année la terre
A couvert le corps de Linka.

Et la nuit lorsque la lune
Vient couvrir son tombeau de soie,
En silence le vent s’approche au-dessus d’elle
Et lui chante un amer refrain :
“Pourquoi, pourquoi cette chemise
Demeure-t-elle inachevée
Qui était chemise à offrir?”

Kotcho Ratsin – Élégies pour toi

Obscurcis-toi, forêt, assombris-toi, ma sœur

Hier j’ai marché à travers
cette immense et verte forêt
Je suis passé sous les grands hêtres
Sur le tapis des ombres denses.

Je marchais la tête étourdie
Courbé, presque mort, abruti.
Je marchais un poids sur le cœur
Dans la poitrine un caillou noir.

Eh ! toi, forêt en sa verdeur
Eh ! toi, l’eau claire en sa fraîcheur
Les oiseaux chantent, toi, tu pleures
Le soleil luit, tu t’assombris.

Que si tu recèles les os
Des courageux, jeunes héros
Qui dorment ici dans ton sein,
Dans les ombres de tes recoins,
Pourquoi cacher aussi les chants,
Pourquoi les arbres sur ton soin
Et la ramure sur les arbres
Et le feuillage à ses rameaux
Bruissent-ils tout bas, tristement ?

III. Poésie moderne (20e et 21e siècle)

Mateja Matevski – Cloches

Des cloches quelque part.
Des cloches quelque part au loin.
Ce sont les vagues du vent
à travers les herbes qu’il poursuit.
Des cloches quelque part.
Sans arrêt des sons doux et grêles.
Tout est sourd. Le rythme seul
clapote sur le rivage de fer.
Des cloches quelque part.
Lancez-moi haut dans le ciel
sans fond.
Traversez sourdement, désespérément
le cage sonore.
Des cloches quelque part.
Tout petit, je sonne et je crie
Tout est fermé. Ensorcelé,
je me suis accroché aux sons.
Des cloches quelque part.
Frappez-moi. Voyez je suis courageux et docile.
Frappe-toi aussi sur le souvenir,
temps brutal et insatiable.
Des cloches quelque part.
Depuis trop longtemps et maintenant.
Tout fait mal, ciel.
Sur l’herbe des sons trop connus,
couchez-moi.

Aco Šopov – Soleil Noir

Soleil noir, tu n’as ni levant, ni couchant,
ni ciel pour la prière, ni terre pour l’attaque.
Et celui qui voudra boire de ton éclat
est un exilé de l’enfer, un exilé du paradis.
Les herbes se courbent, les herbes courent pieds nus
devant ta fleur qui brûle et porte une cendre noire
Soleil noir, oiseau déguisé en étoile,
qui pense t’avoir compris ne sait pas ce qu’est le gouffre
Soleil noir, noir sans levant ni couchant,
Soleil noir pour les assoiffés qui mettront pied sur le rivage.

Gane Todorovski – Sept retours au thème du tremble

Cils verts de l’insomnie
ondoiement vert et muet.
Beau dans le centre de la plaine
au milieu les prés affamés de sommeil.
Sa taille, c’est le vert des papillons,
éternels prisonniers de la verticale
Avide de paix il se balance sans repos
Il tremble debout, il a les yeux fixés sur les nuages,
Il suit le chemin, il pleure sur les nomades
Il grelotte dans la sueur des bonaces du plein été.
Est-ce l’insomnie qui le tourmente, la peur qui le secoue,
ce pécheur-péchant stérile et enthousiaste ?
S’il était mon filleul, je le baptiserais Inquiétude
inquiète-inquiétude, dressée stérile sur la plaine
et si j’étais le vent du soir, je brouterais ce tremblement,
ce frisson, signe de craintive solitude.
Combien il est peureux, il vous le dira lui-même,
il frissonne toute la journée, matin, midi et soir !
Il envoie les oiseaux
qui ont leurs nids dans ses branches,
Il envie leur sommeil, leur repos, leurs petits,
L’insomniaque, le stérile, l’inquiétude en vert.

Gane Todorovski – Nuit sans ponctuation

Vers la rive nous naviguons,
Nous,
voyageurs solitaires…

La fatigue ébranlée fait mal !
Nous cherchons une manière de naître à nouveau,
à nouveau,
dans l’aurore nue.

Et les pensées dénudées frémissent:
sur la peau de la nuit
l’inquiétude gratte.
Sur la barque de l’espérance
nous venons vers toi, AURORE
éclose au-dessus des cils
appesantis.

Et personne n’a de force,
pas une once de force,
pour mettre seulement une virgule !

Et nous détestons les points.

Vlada Urosevic – Une autre ville

Il y a une ville dans cette ville
qui existe entre son entrée
que l’on aperçoit d’abord
sous forme d’un ralentissement léger
des mouvements sur la place
et la ressemblance naïve
de l’angle d’une maison avec une épaule
qui se meut insensiblement pour que la tête se retourne
Il existe une ville dont les frontières se mêlent
comme la pluie et la brume
aux frontières de béton de cette ville
indiquée sur toutes les cartes de géographie.
Cependant il suffit parfois de tourner un peu la tête
et ces deux frontières entrent l’une dans l’autre
comme les ombres dans leurs objets à midi.
Alors nous nous arrêtons devant une maison
dont une saillie représente un visage aux yeux ouverts
comme sur les vielles photographies, et nous rions
comme si nous le découvrions pour la première fois.
Alors cette ville devient une autre ville
et je ne suis pas tout à fait sûr
que celle-ci soit indiquée sur les cartes de géographie.

Ante Popovski – Macédoine

Serrez des herbes dans vos mains
C’est elle que vous étreindrez
Penchez-vous vers la pierre
Et vous entendrez son nom.
Descendez dans les rivières
Leur fond vous la révélera.
Couchez-vous pour vous reposer
D’elle la nuit vous couvrira.
Pays simple de pierre biface et de soleil !
Où dès avant leurs premiers pas les enfants déterrent
Des crânes dans les jardins.
Pays simple de toiles d’araignée et de ruisseaux
Où sagement la liberté grave des noms de paysans
À la place des icones dans les églises
Où l’été, comme toute destinée
Dure jusqu’au dernier insurgé.
Pays simple d’haleine lasse et de silence
À travers lequel le temps passe et qui revient
Et partage avec lui la durée mensongère.
Oh ! simple pays de crispation et de patience
Qui apprit le murmure macédonien aux étoiles
Mais nul ne le connaît.

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